Călin-Andrei Mihăilescu
Professor of Comparative Literature, Spanish, and Critical Theory at the University of Western Ontario

 

Une théorie approximative de la cérémonie 
 

Les cérémonies répètent en avance les expériences qu’elles sont (censées d’envelopper), mais auxquelles elles, harmonieusement, tombent victimes. Disons, je prépare mon café turc avec soin, patient, calculé, lent, toujours chez moi en le faisant, séparé du monde dans lequel je suis en train d’entrer. Dans ce petit drame plaisant de chaque matin, je joue au prêtre des dosages des quantités et des rythmes, je prends mon temps peuplé par des gestes familiers, je fais que les petites montagnes de poudre s’écroulent dans le pot bouillant, et – du mélange bien choisi des cafés du Brésil, de la Colombie, de l’Île de la Réunion – l’arôme, aussi bien connue comme l’espoir – mais pas comme la madeleine proustienne que je salue en deça du goût. Tout ce cérémonial dont la double joie se plie sur elle-même et sur l’expérience à venir, celle de boire l’élixir de nos clairvoyances journalières, me donne l’habit des prêtres des adverbes. Comme il est naturel de décrire les cérémonies ; comme il est chimérique de décrire les choses communes. La cérémonie peut être le référent d’une description, mais les choses communes font l’objet de la mention, de la suggestion, du drame de ce qu’on peut décrire à l’impropre. Ça veut dire que la description et la cérémonie relèvent d’un même ordre et qu’elles se reconnaissent dans et par cet ordre. La vérité de la description – sa définition – s’harmonise avec sa précision ; on n’a pas besoin de signer le pacte avec le démon ou avec l’ennui pour que la cérémonie comprenne sa description. La cérémonie ne participe pas de la natura naturata des choses communes, mais d’une natura naturans qui se mène soi-même à la fin. Cette fin peut être transcendant ou immanent, peu importe ; ce qui est essentiel est que la fin, le telos de la cérémonie est l’expérience et que l’expérience construite par la cérémonie a lieu parce que elle a été faite possible par celle-là. Donc, la cérémonie sort du régime naturel commun et adopte des degrés d’artificialité pour se décrire et définir soi-même comme donnant lieu à l’expérience. Entre l’entrée royale au dix-septième et la sortie du monde commun par les drogues il y a la même relation qu’entre mon rituel caféique et l’exclusion de n’importe que bouc émissaire – une relation typologique ou de degrés ordonnables, ce qui indique que les cérémonies peuvent faire l’objet d’une  théorie unifiée [...]